Grand Angle - Conférence des Grandes Ecoles

Grand Angle

La lettre d'information de la Conférence des Grandes Écoles

n°41
juin 2013

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L’écrit tel qu’en lui-même l’invention le change, par Yves Jeanneret, professeur au CELSA

Ancien élève de l’école normale supérieure et agrégé de lettres classiques, Yves Jeanneret est professeur de sciences de l’information et de la communication au Celsa (Paris Sorbonne, PRES Sorbonne université) où il dirige la Chaire pour l’innovation dans la communication et les médias.

Il a enseigné dans le secondaire, en écoles d’ingénieurs et à l’université. Ses recherches portent sur le concours que la communication apporte au partage et à la circulation des savoirs et de la culture dans la société, avec une attention particulière au rôle que jouent dans ces phénomènes les transformations des médias et de l’écriture. Il a notamment publié Écrire la science : formes et enjeux de la vulgarisation (PUF, 1994), L’affaire Sokal ou la querelle des impostures (PUF, 1998), Y a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ? (Septentrion, 2000), Penser la trivialité : la vie triviale des êtres culturels (Hermès 2008), Where is Monna Lisa et autres lieux de la culture (Cavalier bleu, 2011). Il préside la section des sciences de l’information et de la communication du Conseil national des universités.

Le dieu Toth inventeur de l'écriture
Dans le Phèdre de Platon, Socrate imagine le dialogue fabuleux entre le dieu Toth, inventeur de l’écriture et le dieu pharaon Thamous. Le premier expose les « choses de la technique », et celle dont il est le plus fier, ce sont les signes écrits, qui selon lui décuplent la pensée et la mémoire. Le roi-philosophe, réservé, oppose aux miracles de l’ingénierie la morale de l’usage, qui entend bien distinguer le prodigieux du fécond. L’écrit est selon lui un outil de mémorisation qui ne se substitue ni à la communication interpersonnelle ni au travail de la pensée. Socrate commente ce débat en soulignant la difficulté que nous avons à maîtriser les écrits : "une fois qu’il a été écrit, le texte va traîner partout, rencontrant indifféremment ceux qui s’y connaissent et ceux qui n’en ont rien à faire, sans discerner à qui il doit ou ne doit pas parler. Il n’est capable ni de se défendre ni de se protéger par lui-même."

L'écrit : un modèle de l'innovation technique, un fait de pouvoir et d'autorité
Ce texte, qui a donné lieu à des interprétations et à des réfutations aussi brillantes les unes que les autres, est d’une grande actualité, moins par les convictions qu’il affirme que par les questions qu’il pose. L’écrit est à la fois le modèle par excellence de l’innovation technique, la source d’un ensemble sans cesse enrichi d’outils intellectuels et un fait de pouvoir et d’autorité. Platon ne le juge pas, il essaie, par le dialogue, d’en supputer la place et le rôle, entre les deux facilités symétriques de la toute-puissance des appareils et du mythe de la pensée pure. Rien d’étonnant à ce que ce texte fondateur nous offre une problématique efficace pour penser la communication en réseau, l’identité virtuelle, les humanités numériques. Les questions que nous nous posons sur la perte de contrôle des œuvres, les transformations de l’autorité intellectuelle, la dissémination des traces, confirment que la machine de l’écrit s’est perfectionnée et son pouvoir amplifié avec l’informatique et les réseaux. L’écrit affranchit nos échanges de la situation, métamorphose nos idées en les transposant, distribue de façon nouvelle les occasions de faire, en même temps que par lui s’affirment de nouveaux pouvoirs, s’instaurent des cadres et des normes, s’affirme le fait de la médiatisation.

Une activité sociale incessante
Il en résulte toute une dimension organisationnelle et sociale des pratiques d’écriture, qui affirme l’emprise des dispositifs, mais tolère le jeu, la fragmentation, le bricolage, la rature. Pour en prendre la mesure, il faut apprendre à regarder les mondes de l’écrit, ou plutôt des écrits qui nous entourent et auxquels nous ne portons guère attention : la multiplicité des supports, de l’emballage des produits aux affiches urbaines en passant par les écrans de contrôle ; la pluralité des systèmes graphiques qu’ils mobilisent, de l’idéogramme à l’icône ; le pouvoir étonnant des objets faussement simples qui lui donnent forme : typographie, liste, cadre, carte, diagramme. Nous avons l’habitude de penser l’écrit à travers quelques objets typiques de notre culture : nous voyons l’alphabet, le livre, la lettre d’amour. Ce n’est pas faux, mais c’est évidemment saisir une toute petite partie des civilisations de l’écrit. L’affiche, le formulaire, le flyer, le logo et l’extraordinaire post-it (omniprésent depuis la prétendue dématérialisation des écrans) en font partie, comme l’instrumentalisation de la poésie au service de la communication institutionnelle du métro. Et dans nos smartphones, bien des gestes renvoient à une pratique multiséculaire : le signet, le feuilletage, l’index, le phylactère, la signalétique. Et inscrire, cocher, classer, annoter, expédier. L’inventivité des codes et des procédures, depuis l’apparition des icônes sur les écrans, il y a à peine trente ans, a recyclé à peu près toutes les pratiques qu’on dit "lettrées" (du latin littera, le signe écrit).

Toutes les formes de l'écrit tendent à se fondre
C’est pourquoi d’ailleurs peu à peu l’illusion qui consiste à opposer l’écrit à l’écran se dissipe. La formule, joli cliché fin de siècle, sonne bien : c’est une paronomase, l’une des plus envoûtantes des figures rhétoriques. La vue et la vie, le bien et le lien, l’écrit et l’écran. En fait, l’écran informatique – bien différent de l’écran de télévision – est un lieu où triomphe l’écrit, qui se distingue par sa plasticité et sa capacité à muter d’un support à l’autre. Il ne nous coupe pas de l’écriture mais en étend le champ et en intensifie les pouvoirs. La mise à l’écriture est un fait dominant de notre époque, sur le plan de la vie quotidienne, de la culture et de l’économie. Nombre d’activités qui naguère supposaient une panoplie diversifiée d’outils passent aujourd’hui à travers l’écran unique : poster un courrier, acheter un billet, chercher un document, attester sa présence. Ainsi s’accumulent des traces qui, comme Socrate l’observait, échappent à ceux qui les créent, quel que soit l’effort pour contrôler, légiférer, censurer. L’industrialisation des formes écrites a été puissamment portée par l’ingénierie informatique et médiatique. Le logiciel PowerPoint charte la forme de nos discours, Google Maps façonne une scénographie du monde, PageRank potentialise la forme liste. D’ailleurs, la langue française qui ne parle pas de "science du calculateur" (computer science) mais d’"informatique" nomme ces outils "écrits à l’avance" (programmes) et non "appareil doux" (software), ce qui est sans doute beaucoup plus réaliste.

L'écrit : à la fois liberté et enfermement
Le paradoxe de ces prescriptions (l’équivalent latin du programme grec) est qu’elles libèrent en même temps qu’elles enferment. C’est là encore un paradoxe constitutif de l’appareillage écrit, de l’agenda au tableau noir. Les derniers développements des médias informatisés approfondissent ce paradoxe : standardisation des formats de l’échange documentaire (Facebook), dissémination du formulaire (techniques de reporting), automatisation de la circulation des textes (Twitter), instrumentation de la topographie (géolocalisation). Même si la tentation est forte d’exprimer tout cela, comme le faisait Toth, dans des termes technicistes (2.0 ou 3.0), il s’agit toujours de cette marge de jeu qui engendre de l’identité, du réseau, de la réputation à travers les disciplines de l’écrit.

Beaucoup de choses sont nouvelles : le rôle déterminant de l’ingénierie dans une innovation qui demande des moyens considérables ; la déliaison entre le signe et le support, qui facilite la dépossession mais aussi le détournement ; le traitement constant de la trace et par elle de tous les usages dont elle est l’indice, qui convertit tous les échanges symboliques en monnaie. Nous sommes sans cesse en apprentissage de ces procédures, de leur sens, de la place qu’elles laissent à notre liberté, de leurs conséquences sociales et culturelles. Toujours en quelque sorte en retard sur « la société de l’information » qu’on nous décrit ou prescrit, comme on voudra. C’est peut-être cette temporalité des évolutions qui fait le plus rupture. Le jeune occidental doit attendre un certain âge pour être capable d’apprendre l’alphabet, mais il le maîtrise en quelques mois. L’homme des sociétés de l’idéogramme commence très tôt son apprentissage mais le poursuit toute sa vie, sans espérer jamais connaître la totalité des signes. L’usager des interfaces court après les signes circulants que l’ingénierie capture et banalise, avec la crainte de manquer la littératie numérique, comme on dit. On est loin de l’enfermement des classes qui ânonnent la dictée, mais aucun diplôme n’assure jamais que l’on sait écrire dans ce monde des graphies labiles, caméléonesques et voraces.

Yves Jeanneret
Professeur au CELSA

Les ateliers d'écriture du CELSA

Dans le cadre des ateliers d’expression écrite de la licence du Celsa, mis en place depuis plusieurs années, les étudiants sont invités à produire une nouvelle littéraire d’une vingtaine de pages. Répartis en petits groupes, ils sont accompagnés, pour ce faire, par un enseignant ou par un auteur. L’objectif est ainsi de mener une réflexion appliquée sur les enjeux de l’écriture comme mode d’expression créative et comme vecteur de relation et de communication particulier : communication par les mots, mais aussi par les ressources de la rhétorique, de la stylistique, d’une part, et de la narration, d’autre part. En faisant le choix affirmé du récit, l’exercice de la nouvelle permet aux étudiants d’éprouver par la pratique les spécificités de la création de personnages, de situations, de tonalités, de climats et de points de vue, dans la relation qui s’instaure entre un texte, sa régie énonciative et ses effets pragmatiques.

Face à la très grande attractivité des nouveaux médias, il s’agit pour les étudiants qui intègrent l’Ecole de découvrir (ou de redécouvrir) ainsi les vertus expressives et discursives d’une forme fondamentale de la communication : l’écrit. Cela est d’autant plus riche et productif d’un point de vue pédagogique que, si cette prise de conscience se fait assez aisément chez les étudiants qui ont déjà eu une formation littéraire, elle se manifeste parfois de manière encore plus décisive chez des publics d’étudiants venant de filières économiques, juridiques, scientifiques ou techniques.

Organisés sous la forme d’un concours, les ateliers d’écriture donnent ainsi lieu tous les ans à la proclamation d’un palmarès au terme d’une délibération entre professionnels de l’écrit : romanciers, éditeurs, libraires, journalistes et professeurs. La qualité des textes produits est souvent au rendez-vous, et a même rencontré récemment l’intérêt d’éditeurs qui ont assuré la publication d’un premier recueil, en attendant la parution imminente d’un prochain. En complément du premier exercice de type créatif, les étudiants découvrent alors les enjeux de la chaîne de fabrication, d’édition et de promotion du livre. A un second degré pédagogique, ceci les initie, par la réalisation d‘une opération de communication là encore concrète, au terrain des relations presse (contact avec les journalistes), de l’événementiel (lancement du livre) et du digital (création de sites web et de pages sur les réseaux sociaux).

Notons, enfin, que, suscité ou encouragé par l’écriture des nouvelles, l’intérêt des étudiants pour la chose littéraire a permis d’ouvrir cette année un nouvel atelier d’écriture poétique qui a permis la production d’un recueil de textes originaux et de très grande qualité.

Olivier Aïm
Maître de Conférences au CELSA

CGE – Conférence des Grandes Écoles - 11 rue Carrier-Belleuse 75015 Paris
Tél. : 01 43 26 25 57 - Contact : info@cge.asso.fr - Site Internet : www.cge.asso.fr

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