Grand Angle - Conférence des Grandes Ecoles

Grand Angle

La lettre d'information de la Conférence des Grandes Écoles

N°81
février 2017

Imprimer la page
Lettres d'informations précédentes

L'Observatoire vous propose ce mois-ci la vision tout à la fois philosophique et sociologique de Laurent Bibard sur l'éthique dans le vaste territoire de l'enseignement et de la recherche.
Au coeur de l'article qu'il nous propose ici, capacité de jugement, esprit critique, mise en perspective, prise de recul... autant de capacités dévolues aux enseignants et aux chercheurs, à transmettre et faire acquérir aux étudiants...

L’éthique dans la formation et dans la recherche

Par et avec l'aimable autorisation de Laurent Bibard.

L’éthique de l’enseignement est actuellement à la fois servie et mise au défi par l’évolution des technologies. Le but de tout enseignement n’est pas tant en effet de former des têtes bien pleines que des têtes bien faites. Il s’agit de former le jugement et donc le sens critique des personnes. L’évolution des conditions de l’enseignement concentre de plus en plus le rôle des professeurs et des enseignants sur cette part de la formation, car les informations nécessaires au savoir sont de plus en plus disponibles à volonté. Former le jugement, c’est donner l’occasion aux étudiants et praticiens de réfléchir sur leur savoir, de le mettre en perspective, de l’interroger, de le situer dans un ensemble concret. Cette part de l’enseignement est d’ailleurs de plus en plus indispensable, car les informations disponibles sur la toile ne sont pas toutes les meilleures, c’est-à-dire vraies et pertinentes. Le rôle des professeurs et des enseignants est donc d’aider à trier, comparer, affiner le savoir, comme à approfondir l’apprentissage dans les bonnes directions. Et c’est enfin non seulement en contrepoint des apports des professeurs et des enseignants que s’exercent le sens critique et le jugement, mais également en fonction de ceux des autres apprenants. L’éthique de l’enseignement est à comprendre comme un exercice collectif nécessaire du sens critique et du jugement face à une information surabondante à trier et vérifier sans cesse.


L’éthique de la recherche est aussi actuellement soumise à un défi important. La probité de la recherche veut que les chercheurs soient les plus neutres possibles dans leur travail, car s’il faut élaborer une connaissance rigoureuse, nulle passion ou nulle valeur ne doit l’altérer. Par ailleurs, la recherche est plus que hautement spécialisée. A la fois nécessaires et inhérentes à la recherche contemporaine, ces deux caractéristiques – neutralité et spécialisation – présentent le danger de favoriser un désengagement des chercheurs par rapport à leurs objets, et d’interdire l’accès à la réalité de la vie qui, elle, n’est pas différenciée par disciplines. Cependant, à y regarder de près, l’évolution contemporaine des sciences favorise la prise en compte de la complexité du réel, sur les deux plans de l’interdisciplinarité et de la relation des chercheurs à leurs objets. On sait en particulier, qu’il s’agisse de sciences dures comme en physique, ou de sciences humaines, que l’observateur (c’est-à-dire les chercheurs) et l’observé (i.e. les terrains d’études) sont non seulement inséparables, mais qu’ils interagissent inévitablement. On peut illustrer ce point en soulignant par exemple qu’un sociologue « neutre » pourrait indifféremment conseiller un Hitler ou un Churchill, alors qu’un sociologue averti du rôle de sa recherche sur le cours des choses ferait un choix dans la personne qu’il conseille. Et cette différence d’attitude est inséparable d’une prise de recul par rapport à toute discipline spécialisée. Car c’est en tenant compte du contexte d’ensemble d’une étude scientifique que s’impose la question du sens d’une recherche par rapport à la société où elle est menée. Autrement dit, le défi de l’éthique de la recherche est, lui, de faire prendre le recul suffisant aux chercheurs pour qu’ils interrogent le sens de leurs travaux en fonction du contexte toujours complexe où ils seront à la fois diffusés et utilisés.


Au total, l’éthique de l’enseignement et de la recherche est respectée si se réalise un bon équilibre entre acquisition d’information et prise de distance d’un côté, et entre neutralité des chercheurs et prise de distance de l’autre. A chaque fois, une capacité essentielle à interroger l’évidence est nécessaire.

A propos de l'auteur :
Docteur en philosophie (1995) et en économie (1991), habilité à diriger des recherches en gestion (2001) et en philosophie (2013), Laurent Bibard est professeur au département Management de l’ESSEC, où il enseigne la philosophie politique, la sociologie, et l’économie du changement technique. Titulaire de la chaire Edgar Morin de la complexité créée en janvier 2014, il travaille sur les dynamiques de vigilance en situation de crise et sur les modes de leadership associés. Professeur visitant dans de nombreuses universités (entre autres Université de Mannheim, UQAM, Keio Business School), Laurent Bibard a publié de nombreux articles en éthique, économie du changement technique, et philosophie politique. Il a en particulier présenté et publié L’athéisme d’Alexandre Kojève (1998), publié La gestion, entre éthique et politique (2010), et ses livres Sexualité et mondialisation (2010) et La sagesse et le féminin (2005) ont respectivement été publiés aux Etats-Unis (trad. Ch. Edwards) et au Japon (trad. K. Katada) en 2014. Ses deux derniers ouvrages sont Terrorisme et féminisme, Le masculin en question (2016) et Kojève, l’homme qui voulait tout savoir (2016).

A propos de la Chaire Edgar Morin de la complexité

• VISION
- En période de crise, la chaire veut aider à la transformation de la complexité croissante de notre monde en atout.

• MISSION
•La chaire vise à désenclaver le regard : sur la connaissance, sur notre rapport à l’environnement et sur l’humain, pour donner à tous, avec en premier lieu les parties prenantes actives sur la chaire les moyens théoriques et pratiques de s’approprier la complexité comme un atout.
•Elle le fait :
–En faisant expérimenter, dans un contexte de spécialisation excessive, une interdisciplinarité efficace et concrète,
–En faisant reconnaître, au coeur d’une culture du contrôle simplificatrice, la vertu séminale de l’incertitude dont l’autre nom est chance,
–En favorisant, dans un contexte de fragilisation du relationnel, un réapprentissage du sens du collectif.
 

CGE – Conférence des Grandes Écoles - 11 rue Carrier-Belleuse 75015 Paris
Tél. : 01 43 26 25 57 - Contact : info@cge.asso.fr - Site Internet : www.cge.asso.fr

Pour recevoir notre lettre d’information, inscrivez votre email ci-dessous :

Les informations recueillies font l’objet d’un traitement informatique destiné à la gestion de la lettre d’information « Grand angle ». Les destinataires des données sont les membres du service communication de la CGE. Conformément à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée en 2004, vous bénéficiez d’un droit d’accès et de rectification aux informations qui vous concernent, que vous pouvez exercer en vous adressant à CGE – Rédaction Grand Angle, 11, rue Carrier-Belleuse 75015 Paris.
Vous pouvez également, pour des motifs légitimes, vous opposer au traitement des données vous concernant.