Grand Angle - Conférence des Grandes Ecoles

Grand Angle

La lettre d'information de la Conférence des Grandes Écoles

N°67
novembre 2015

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Enjeux géopolitiques du réchauffement climatique


Qu’est-ce que la géopolitique ? La politique est une fonction à deux dimensions, tandis que la géopolitique englobe la terre, l'air et tout le reste. C'est une façon de concevoir la sécurité, ainsi que la géographie, en mettant de côté les limites des conceptualisations traditionnelles.
Il est possible de comprendre les climats et leurs changements ; de comprendre la géographie de l'endroit où vivent les gens et la sociologie de leurs mœurs, sans pour autant comprendre que tous ces facteurs sont liés entre eux. Ainsi, les changements climatiques, en particulier que le concept de réchauffement climatique, doivent être abordés avec l'approche géopolitique – ou intégrée et systémique – afin de vraiment comprendre comment les changements nous affectent comme population humaine et comment ils peuvent être atténués. Considérez la mise en garde de Swynedouw :
... en d'autres termes, si nous nous soucions vraiment profondément du climat et d’autres conditions socio - environnementales, notre regard théorique et nos passions politiques doivent passer d’une simple préoccupation pour l'environnement en soi à une préoccupation et une passion pour l’élaboration de nouvelles politiques. (Swynedouw, 2013, p. 2).

Dans ce contexte, la géopolitique peut signifier beaucoup de choses, et en fonction de l’interprète, elle peut même signifier plusieurs choses en même temps. La notion générale de politique , celle qu’une majorité de gens comprend, est que la politique consiste à prendre le contrôle de personnes, de lieux et de ressources pour utiliser le tout à son avantage. À l’échelle internationale, il est difficile de parler de la notion de politique sans parler des pouvoirs que possèdent de par le monde différents pays, et de plus en plus, divers groupes religieux politisés. À titre d'exemple, il suffit d’effectuer une recherche sur l’« influence du ministère de la Défense sur les énergies alternatives » pour découvrir des centaines de milliers d'articles, blogues, livres et messages qui traitent non seulement de l’intrusion du ministère de la Défense dans le développement de sources d'énergie alternative (et de son utilisation de sources qui existent déjà), mais aussi dans l'esprit de disciples de l’accumulation qui croient au stockage de diverses formes d'énergie pendant que « nous » essayons de déterminer de quelles façons les décisions de la Chine ou celles de la Russie concernant l'énergie affecteront les choix politiques.

Le Journal of Energy Security, un magazine en ligne, s’intéresse particulièrement aux problèmes liés à la sécurité énergétique. La lecture de récentes rubriques incite le lecteur à conclure que les rédacteurs en chef du magazine (et par conséquent les rédacteurs) étaient beaucoup plus préoccupés par des questions liées à l'accaparement et au stockage des sources d’approvisionnement en énergie et des réserves énergétiques que par l’évaluation de la capacité de développement des énergies de remplacement (Journal of Energy Security, 2014). Pourtant, certains articles semblent suggérer une approche géopolitique, même si le sujet n'est pas ouvertement abordé ; le lecteur est plutôt exhorté à comprendre qu'il pourrait s’avérer nécessaire de trouver un compromis entre l'environnement et l'énergie. Il s’agit certainement d’une approche géopolitique, bien qu'elle ne soit pas manifestement explicitée.

Plutôt que de considérer des solutions possibles d’un point de vue environnemental, le Journal suggère qu'il est temps de développer l'énergie nucléaire en Europe, apprendre à utiliser le charbon proprement et efficacement et apprendre à utiliser les gaz non conventionnels comme combustibles (Journal of Energy Security, 2014). Pourtant, quand on lit l'intégralité du rapport, il semble que la raison invoquée est qu'il temps de rompre la dépendance européenne à l’égard du pétrole et du gaz russes, au cas où cette alliance politique se détériorerait. Le Journal a également recommandé l'ouverture de négociations avec la Turquie ainsi que l’accumulation des stocks d'énergie. Presque comme une remarque innocente, on a recommandé de commencer à explorer les façons de contrôler les cas de combustion spontanée du gaz naturel, qui dit-on consume jusqu’à 25 % du gaz naturel disponible (Journal of Energy Security, 2014). Comment cela est-il lié au réchauffement climatique? À son niveau le plus fondamental, soit celui de la perception. La Russie souhaite être perçue comme une puissance mondiale. Par conséquent, toutes les autres nations prennent les précautions nécessaires pour éviter d’offenser la Russie et ainsi se prémunir contre une perte d'accès à son énergie. Voilà pourquoi le Journal suggère de développer d’autres voies d'accès à l'énergie. Il ne suffit pas de reconnaître que différents types d'énergie sont limités et non renouvelables ; on doit également reconnaître que différents facteurs politiques entrent dans le contrôle de cette énergie.

Lorsque les changements climatiques font l’objet de discussions, presque tout le monde peut se remémorer (ou imaginer) des différences dans la nature, des tempêtes sévères et inhabituelles comme l'ouragan Katrina, des sécheresses sahariennes, des incendies au Sud de l’Europe, au Nouveau-Mexique et ainsi de suite. Les médias encouragent ces discussions et ces croyances (Boykoff, 2011). Toutefois, et c'est là l’élément clé, le sujet des changements climatiques apparait dans le débat public de la façon dont il est présenté par les institutions politiques. Pour Elden (2013) allègue que les politiques sont liées aux changements climatiques et à la géographie. Les peuples se sont habitués à faire face à la géographie, mais aujourd’hui celle-ci est tridimensionnelle. Il s’agit d’un facteur clé lorsqu'on discute de changements climatiques, en raison des questions soulevées précédemment : la nécessité de préserver le territoire et les ressources pour sa nation, et pour la protection de sa population. Ainsi, de nos jours, il n’est plus seulement question de la terre et des ressources (par exemple), mais de l'atmosphère même. Si nous étions en contrôle d’un territoire, ça pourrait être une affaire relativement simple – mais comment préserver une atmosphère ? Considérons la différence entre les deux représentations graphiques, ci-dessous.

Figure 1. Protection du Colorado (Etats-Unis)


Dans la Figure 1, les frontières du Colorado sont protégées ; une réussite relativement facile. Grâce à la garde nationale et la garde aérienne, les frontières du Colorado et son espace aérien peuvent être protégés.
outefois, dans la Figure 2, les choses sont différentes. Le Colorado ne représente plus une carte topographique au relief relativement plat pouvant être protégée par des avions et des fusils. Ainsi c’est Maintenant, l’ensemble de l'écosystème du Colorado, son atmosphère et son sous-sol noyau terrestre sont en jeu. Comment protège-t-on un cube mythique, entouré de climats, de nuages, d’oxygène, d’un noyau terrestre et peut-être même de l'espace ? La figure 2 illustre cette la difficulté relative. Les avions peuvent protéger la surface et l'espace aérien, mais l'atmosphère appartient à tout le monde.

Figure 2. Écosystèmes du Colorado, atmosphère et sous-sol noyau terrestre


Dans la nouvelle conceptualisation, la puissance n'est pas seulement le pouvoir de l'État et du gouvernement fédéral, mais aussi des considérations politiques et juridiques doivent intervenir. Aujourd’hui, les stratégies, l'économie, les aspects juridiques et les questions techniques sont tous examinés au même titre que le territoire et l'espace aérien (Elden, 2013). Dans un passé lointain, un territoire aurait pu être ce que Elden a qualifié d’« espace délimité » (2013, p. 2).

Aujourd'hui, toutefois, les discussions politiques doivent avoir trait aux populations, à l'espace, et à ceux qui possèdent le pouvoir politique. Elden suggère que c’est durant la Première Guerre mondiale, avec l’avènement de l’avion, que l’on a commencé à considérer la guerre comme un espace de bataille, plutôt qu'un champ de bataille (Elden, 2013).
Je pense plutôt que le changement de point de vue s’est amorcé en 1776, alors que pour la toute première fois, on a utilisé un sous-marin pour attaquer (History.com, 2015). Tout à coup, la guerre est passée d'une technologie de surface à une technologie multidimensionnelle, d’autant plus que les sous-marins ont été équipés de mines et de bombes.
Lorsque le lecteur cesse de considérer la géographie comme étant plate et commence à réaliser qu’il s’agit d’une réalité multidimensionnelle, il lui devient alors plus facile d’accepter l'idée que la responsabilité du système est l’affaire de tous et chacun, et pas seulement d’une organisation, d’un pays, ou d’un groupe de personnes.

Comme le réchauffement climatique apporte des modifications à l’ensemble de l'atmosphère, il ne se produit pas uniquement au Colorado (par exemple). Le changement se produit partout du fait qu’il n'y a aucun moyen d’empêcher la perturbation des limites artificielles qui entraînent des changements au climat et à la quantité de l'eau sur terre, la réduction de la biodiversité, des changements chimiques dans l'océan et même sous la terre qui devient impropre aux habitations humaines . C’est l’ensemble du concept de sécurité qui est en changement.
La population n’est plus en sécurité aux niveaux les plus élémentaires. Les gens, tous les gens, et les lieux sont reliés entre eux. Les changements dans l'environnement et ceux de la vulnérabilité des populations sont également reliés.
Une des étapes initiales consiste à stocker les ressources, parce qu'elles pourraient ne plus être disponibles. Pour moi une meilleure étape initiale est de comprendre le lien qui existe entre les gens, la politique et les ressources et de se préparer pour assurer la sécurité humaine dans un contexte de réchauffement climatique. Pour ce faire, nous devrons renoncer à la conceptualisation traditionnelle du territoire et des frontières et comprendre que le fonctionnement du système de ressources fonctionne est à l'échelle mondiale. Si la planète se réchauffe, nous en tant que peuple et êtres vivants allons mourir, et les démarcations artificielles des lieux n’auront plus aucune importance.
Sur la Route de Paris pour la COP21, l’Académie peut contribuer à clarifier un peu plus la question du réchauffement climatique en exposant sa dimension géopolitique.

Edgar Bellow
Professeur de Géopolitique et de Management International
NEOMA Business School

A propos d'Edgar Bellow

Edgar Bellow est Professeur Associé à NEOMA Business School où il enseigne le Management international, la Géopolitique, ‘Sustainable Business’, ‘Business Ethics’ et la Responsabilié Sociétale de l’Entreprise. Son champ de recherche et de publication, couvre les relations entre la Géographie et le Business, le Management de l’Impact social, le Développement Durable, Entreprenariat Durable, l’Innovation Durable et le Leadership Responsable. Il est le Référent Académique et de la Recherche au Développement Durable et la RSE à NEOMA Business School.

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